Les pieux du stade

Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne serait que pure coïncidence.

 

« Très chère Mademoiselle,

Vous avez participé à notre concours photo en 2015 et à ce titre je souhaitais vous demander si vous seriez d’accord pour participer à une séance photo cette semaine pour un partenaire de l’association : «Le calendrier des Pieux du Stade ». Il s’agit de poser avec un sportif (attention la photo ne sera pas dénudée ) et nous tiendrons compte de vos exigences. Ce sera la première fois que le calendrier accueillera une photo avec une femme. Dans l’attente de votre prompt retour, je vous prie de recevoir mes très sincères salutations. »pieu-du-stade

Grand dieu, si elle n’avait pas gagné le concours photo de l’an dernier, le véritable premier prix était là, dans sa boîte mail, huit mois après. Poser avec un sportif des Pieux du Stade ! Elle n’en revenait pas. Elle relut le message quatre ou cinq fois pour être sûre de l’avoir bien compris. Seule la partie « attention la photo ne sera pas dénudée » la perturbait un peu. Le calendrier des Pieux, bien que catholique, était réputé pour ses photos de nus. Mais elle ne se lassait pas de la mention « nous tiendrons compte de vos exigences ». Elle s’empressa de rappeler le numéro indiqué : oui elle acceptait cette séance photo, oui elle soutenait l’association avec plaisir, oui elle poserait (nue !) avec l’une de ces divines créatures. Mais ne s’étaient-ils pas trompés en la contactant ? Étaient-ils bien sûrs de leur choix ? Oui, ils tenaient à ce que ce soit elle qui figure sur le calendrier. Le rendez-vous fut fixé au vendredi après-midi, une voiture viendrait la chercher à 13h.

Elle raccrocha, un immense sourire aux lèvres et passa le reste de la semaine à jubiler. La première femme du calendrier des Pieux du Stade, qu’avait elle fait au bon dieu pour mériter ça ? Sûrement l’un des effets rebonds du pèlerinage de Compostelle qu’elle avait entrepris l’été dernier. Il fallait absolument qu’elle le poursuive cette année ! L’idée de pénétrer l’essaim de sportifs l’excitait au plus haut point. Elle s’imaginait déjà dans une grande villa, assise sur le rebord d’un canapé de cuir blanc, saisir au tournant d’un couloir les silhouettes de quelques nageurs. Dans la cuisine, un judoka prendrait la pose, face à un blender, se cambrant légèrement en regardant l’objectif, un citron dans la main. Peut-être que l’un d’entre eux viendrait lui parler. Elle serait en peignoir, un peu intimidée, se sentant vaguement illégitime. En fait, peut-être que personne ne viendrait lui parler. Elle finirait par se lever et marcherait pieds nus jusqu’à la véranda. Des membres de l’équipe y discuteraient, en buvant leur café. Elle n’entendrait pas ce qu’ils diraient mais ils riraient très fort, parlant sûrement des éditions précédentes.

Elle avait bien sûr cherché à savoir avec qui elle poserait. Elle avait aussi imaginé pouvoir choisir son athlète. Ne s’étaient-ils pas engagés à « prendre en compte ses exigences » ? Mais l’opacité à laquelle elle avait été confrontée ne lui avait pas laissé ce loisir. Quand le chauffeur vint la chercher à la sortie de la boucherie chevaline où elle travaillait, elle savait juste qu’il s’agissait d’un judoka.
– Teddy Riner ? Lui avait demandé en chœur ses collègues entre deux carcasses.
– Oh, je ne sais pas encore. Mais ce serait ridicule, il est tellement grand, répondit-elle.
Elle monta dans la grande berline noire, le chauffeur lui demanda si c’était bien elle qui devait rejoindre l’équipe des Pieux du Stade et ils partirent silencieusement. Dès que la portière fut fermée, elle attaqua la petite salade qu’elle avait emportée. Elle voulait la digérer au plus vite pour avoir une chance d’avoir le ventre plat sur la photo. On lui avait dit que le shooting aurait lieu dans une carrière de sable, en région parisienne. Les garçons devaient déjà être en train de batifoler dans les dunes, du sable plein les cheveux et les cils, collé sur leurs cuisses huilées. Elle ferma les yeux un instant et vit le soleil frapper leur cou, dans une roulade au ralentie. Le trajet lui sembla long, la voiture était souvent arrêtée dans les embouteillages. Elle somnola la plupart du temps, songeant avec délice à ses collègues en train de s’affairer dans la chambre froide tandis qu’elle se reposait sur la banquette arrière, rêvant à l’après-midi qui l’attendait.

*****

Il faisait une chaleur à crever aujourd’hui. Depuis ce matin 6h qu’ils avaient installé le camp, ils n’avaient pas arrêté. Enfin, c’était l’ultime jour de tournage pour cette année. Ils en avaient fini avec les rugbymen ce matin, les derniers nageurs étaient prêts à poser et il ne resterait plus que la photo avec la fille. Rinaldo était cuit. La réverbération du soleil sur le sable était difficilement supportable et il avait mangé des chips toute la journée. Quand il vit la fille descendre de la voiture il ne put s’empêcher de rigoler en la voyant s’enfoncer dans le sable avec ses chaussures à talons. Elle avait l’air toute intimidée.
– Hey, mets toi pieds nus hein, dans le sable tu seras mieux !
– Ah oui, bonne idée, lui répondit-elle en riant. Tu es le photographe ?
– Non, moi je l’assiste.
Et ce soir j’en aurai fini avec tout ça, je serai chez moi, bien posé sur mon canapé devant l’ouverture de l’Euro pensa-t-il. Il entendit qu’on l’appelait de l’autre côté de la bâche. Il soupira et finit par décoller de sa chaise.

*****

Elle n’avait pas du tout imaginé la scène comme cela. Plantée à côté du bus, une bâche abritait l’équipe. Encore un peu endormie en sortant de la voiture, elle avait été éblouie par la luminosité et s’enfonçait dans le sable à chaque pas. Plissant les yeux elle essaya de repérer les garçons. Un homme, avachi sur son fauteuil plastique à côté d’une fausse blonde un peu tapée, la regardait en riant et lui conseilla d’enlever ses chaussures. Oui, bien sûr, sa tenue de ville n’avait plus rien à faire là, encore moins ses escarpins en train de s’abimer dans le sable. Elle trottina se mettre à l’abri du soleil et chercha des yeux le photographe. Deux jeunes maquilleurs en bermudas nettoyaient leurs pinceaux près du bus.
– Où est le photographe ? Demanda-t-elle.
– Il est sur une prise là, répondit l’un d’entre eux en montrant une dune du bout de son pinceau. Il va revenir, mais assied toi si tu veux, ou tu peux aller dans le bus pour te changer si tu préfères !
Elle regarda la table encombrées de canettes de coca et de paquets de chips. Le bus était une bonne option. En montant elle salua le chauffeur qui avait l’air complétement abruti par la chaleur, assis au volant comme prêt à partir.
– Je peux monter ? Demanda-t-elle timidement
– Oui, allez-y, faites comme chez vous ! Lança-t-il.
Le bus était immense et ne disposait que d’une rangée de sièges à l’arrière. Tout le pan gauche était tapissé de miroirs et d’éclairage ; dans un coin, un portrait du Pape François côtoyait une photo de François Sagat ; des sacs de sport baillaient un peu partout par terre, laissant apercevoir gourdes, t-shirts synthétiques et barres de céréales. « Les bestioles » se dit-elle. L’un des maquilleurs l’appela et lui tendit un peignoir marron :
– Tiens, si tu veux te mettre à l’aise, comme ça on pourra commencer le maquillage.
– Je me déshabille ? Demanda-t-elle
– Oui, je crois qu’ils veulent que tu mettes un short en jean mais déshabille toi en attendant.
Elle alla vers le fond du bus, il faisait chaud. Elle enleva sa jupe et la posa sur le dossier d’un siège. Un short en jean ? Hors de question. Elle préférait poser nu qu’en short. Au moment où elle retirait son débardeur elle sentit le bus tanguer.
– Alors ça a été ?
– Ouais ! Top !
Trois garçons en boxer venaient de monter à bord, suivis d’un homme immense en robe de bure, portant un appareil photo en bandoulière et un crucifix en bois autour du cou. Sûrement le prêtre photographe.
– Salut ! Lui dit un blond en souriant. Ça va ? Tout se passe bien ? C’est toi qui fais la photo avec Lucas c’est ça?
– Heu, oui je crois, oui. Bafouilla-t-elle à moitié déshabillée et perturbée par les fabuleux pectoraux de son interlocuteur. Elle lut « Utlreia » tatoué sur son avant-bras gauche.
– Cool, tu vas voir ça va bien se passer !
Il posa une main sur son épaule et attrapa le sac Aréna qui traînait derrière elle.

*****

– Bordel, qu’est-ce qu’ils foutent ? Ça fait une heure qu’on a terminé la dernière prise et on aurait déjà dû commencer avec Lucas et la fille, grommela Rinaldo.
– Ça avance t’inquiète, c’est juste que ça prend un peu de temps pour la préparation, elle voulait pas avoir les cheveux mouillés, du coup ils ont du la coiffer et c’est un peu plus long.
Rinaldo ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’elle avait eu bien raison de refuser le coup des cheveux mouillés. C’était sûrement une idée que les maquilleurs avaient eu pour bosser le moins possible. Sûr qu’une bouteille d’eau bénite c’est plus rapide à balancer sur une tête que des bigoudis.

Il se rappelait un shooting privé qu’il avait fait sur une plage aux Maldives pour une Américaine d’un certain âge. Elle avait tenu à poser à la sortie du bain, toute dégoulinante. À part à Kate Moss, les cheveux mouillés n’allaient à personne et surtout pas à la vieille. À son retour, il avait du passer plusieurs week-ends sur Photoshop pour rattraper le coup. Les mèches tombantes accentuaient le manque de fraîcheur de son épiderme et le sable collé aux racines faisait crade, c’était une catastrophe.

*****

Le fer à friser était enfin chaud. Elle avait bien eu peur de devoir poser les cheveux mouillés. Elle qui les aimait tant et qui les avait lavés exprès la veille pour qu’ils soient légers et brillants sur la photo. Non vraiment elle aurait mal vécu de figurer sur le calendrier les cheveux trempés. Elle avait dû insister longtemps avant de convaincre l’équipe que tout irait pour le mieux si seulement on pouvait lui dessiner çà et là quelques jolies ondulations. Idem pour le short en jean. Elle s’était inventée un passé de modèle vivant pour justifier le fait qu’elle était très à l’aise nue. Elle avait même laissé entendre qu’elle était allergique à la toile de jean.

Pendant qu’on la coiffait, le judoka jouait sur son téléphone portable. Il fallait reconnaître qu’il était plutôt pas mal, même si elle aurait préféré poser avec un nageur. Mais il n’avait pas l’air très intéressé par sa présence. Il n’y avait même pas de miroir dans lequel elle puisse surveiller l’avancée de sa préparation, elle devait faire confiance à ces deux jeunes en bermudas. Heureusement, ils semblaient connaître leur métier et, pour la distraire, lui racontaient les meilleurs moments  des éditions précédentes du calendrier. Une fois par exemple, un lutteur devait poser nu à l’entrée d’une grotte ; le photographe se tenait dans le fond et saisissait sa silhouette à contre-jour. Le problème c’était ce que toute l’équipe avait appelé « son chien ». Son chien, c’était son très long sexe qui le suivait partout. Ne voulant pas s’amuser à effacer en post-production tout ou partie de ce chien qui se déployait comme une troisième jambe, le photographe avait demandé à ce que l’équipe de maquillage fasse quelque chose, il avait décrété que « c’était leur boulot ». Sauf à ce que le modèle ait une érection, ce qui aurait plaqué ce chien à son ventre de façon naturelle, il fallait l’attacher quelque part. Hilares, ils avaient sorti le rouleau de gaffer et avait scotché ce sexe encombrant sur la cuisse de l’athlète. Elle se dit qu’elle aurait bien aimé être là pour voir ça.

Quand elle fut prête, tout le monde se leva et partit sur le chemin qui conduisait aux dunes. Le photographe avançait d’un air décidé et son habit claquait à chacun de ses pas. Il s’arrêta devant un monticule de sable, se signa et leur demanda de s’allonger là, face à face. Lucas et elle enlevèrent leur peignoir, comme avant de monter sur un tatami, et, sans échanger un regard, s’aplatirent à terre. Le sable était doux et brûlant. Elle se coucha sur son flanc gauche, referma une cuisse sur l’autre, rentra un peu le ventre et essaya de prendre une pose aussi élégante que possible. Lucas s’était allongé à presque deux mètres d’elle, sans doute la distance réglementaire imposée par l’Église. Mais comme le prêtre se tenait encore plus loin, ils auraient sans doute l’air très proches sur la photo, grâce à un subtil effet de perspective transmis de Pères en Frères depuis les premiers bâtisseurs de cathédrales. Elle ne savait pas trop comment poser ses bras. Que ce soit dans l’intimité d’un lit ou sur une photo, les bras se révélaient toujours être gênants. Lucas, lui, semblait mieux maîtriser sa pose. Il tournait le dos au photographe et présentait son visage de profil, le regard franc, fixé au loin.

*****

Heureusement que Père Simon shootait vite parce que tenir le réflecteur de lumière par un temps pareil était plutôt éprouvant. Il arrivait à peine à garder les yeux ouverts face au soleil. Ça lui rappelait l’époque où il couvrait les conflits au moyen orient quand il était photo reporter, les tempêtes de sable, la gorge sèche et toutes ces pellicules qu’il renvoyait à l’agence quand il le pouvait, en espérant qu’une prise soit bonne. Il avait aimé être un chasseur à cette époque, toujours prêt à amorcer la pellicule, à déclencher au bon moment, à attendre, parfois des heures, que quelque chose se passe et à manquer parfois de peu l’essentiel. Ou à justement regarder le moment crucial et à le laisser passer, pour la beauté, sans intervenir, sans rien fixer.
– Lucas, fais attention, je vois ta main par derrière ! Dit Simon entre deux clics.
Le pauvre gars se cachait tellement bien les parties que ses doigts lui faisaient comme un string par derrière. Ça l’amusait mais en même temps il n’aurait pas franchement voulu être à sa place, couché face à la fille, à poil et surtout en présence de toute l’équipe qui se rinçait l’œil.

Depuis 5 ans, chaque année, c’était un membre du clergé qui prenait les photos des Pieux du Stade. Il ne travaillait pas encore pour eux au moment où les scandales avaient éclaté. Certains athlètes avaient porté plainte pour harcèlement et attouchement au cour des shootings. Depuis, l’association avait changé subtilement de nom et avait lié un étrange partenariat avec les représentants de Dieu. À l’heure de la grande ouverture de l’Église, Rome avait incité ses fidèles à se rapprocher des brebis les plus dévergondées. Toute initiative visant à tendre la main aux minorités longtemps rejetées était la bienvenue. Il fallait convertir, il fallait faire du chiffre ! La tempête traversée par le calendrier un poil homoérotique tombait à pic pour le Vatican : une magnifique occasion de porter la bonne parole auprès de nouveaux publics et de poursuivre une longue tradition artistique de nus masculins chère aux catholiques.  Ne posaient pour le calendrier que des sportifs baptisés et confirmés et ne prenaient de photos que des prêtres, des évêques, voire des curés de campagne. Cela donnait lieu à des résultats parfois étonnants. Bien sûr, le nom les Pieux du Stade avait été largement moqué…

*****

Son regard se dirigeait malgré elle sur la main que le judoka avait posé sur son sexe, comme si c’était l’endroit le plus naturel pour reposer ses yeux du soleil. Elle s’en aperçut quand le photographe demanda à Lucas d’enlever un peu ses doigts qui dépassaient entre ses jambes. Gênée elle essaya de regarder ailleurs, mais elle revenait sans cesse à ce barycentre. Et puis regarder où ? Dans ses yeux ? Beaucoup trop gênant. Sur son torse ? Elle aurait louché, il était trop près. Dans le vide ? Elle aurait eut l’air cruche sur la photo. A l’horizon ? C’est ce qu’elle tentait de faire mais le soleil l’éblouissait tellement qu’elle détournait le regard immédiatement après le déclic de l’appareil. Son partenaire avait l’air un peu mal à l’aise. Pourtant il avait déjà du poser nu dans l’après-midi. C’était peut-être sa présence à elle qui l’embarrassait, sans compter celle des huit membres de l’équipe qui attendaient gentiment que ça se passe. Elle rit intérieurement en pensant qu’un tournage porno devait un peu ressembler à ça, au début tout du moins et sans la main. Pour sa part, elle était plutôt à l’aise avec sa nudité. Elle avait l’impression d’être en vacances, sur une plage naturiste, en plein soleil. Pour un peu elle pouvait entendre la mer. Son corps était recouvert de poudre métallisée argentée. Les maquilleurs lui avait expliqué que c’était ce qui accrochait le mieux la lumière pour les photos en noir et blanc.

Tout fut terminé au bout d’une dizaine de minutes. Elle s’attendait à prendre d’autres poses, mais non, la première semblait suffire au photographe. Ce dernier lança un « Alleluïa » et remballa tout son matériel. Le temps qu’elle se relève Lucas avait déjà remis son peignoir et se dirigeait à grand pas vers le bus.

*****

En suspens.
Ou bien non, et si vous me suggériez des suites/fins possibles ?

 

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