Opéra de Paris : Concours interne de promotion 2014

Je ne remercierai jamais assez Isadora Gamberetti de m’avoir ouvert les portes de l’Opéra Garnier en ce jour de concours de promotion interne.

La chapelle sixtine

Imaginez Garnier, le saint des saints, rempli au 6ème de sa capacité, silencieux à l’extrême. Au beau milieu du parterre, une rangée de bureaux, ceux du jury. Au centre, le Directeur de l’Opéra, à sa droite, Benjamin Millepied, le nouveau Directeur de la Danse (et époux de la belle Nathalie Portman). De part et d’autre, des membres du jury venus d’horizons lointains, supposés être les garants d’une certaine objectivité.

J’étais aux 3ème loges de face, place innaccessible en temps normal, et rien que ça, c’était déjà une source de joie. Autour de moi, les familles et les amis des danseuses. Moi, je jubile, armée de deux bouteilles d’eau, de mes jumelles et du précieux programme.

« Mademoiselle … »

Les lumières s’éteignent et un homme apparait discrètement en bord de scène pour déclamer le nom de la danseuse à venir. « Mademoiselle Philbert ». Ca me rappelle une scène de La Recherche de Marcel Proust, quand les « happy few » pénètrent dans le salon de la Duchesse de Guermantes, annoncés de façon tonitruante par l’huissier. Cet homme se remarque aussi par son inimitable accent lorsqu’il nomme des ballets en anglais : « dans la 2ème variation de Daincize at ze gazering ».

Giovanni Boldini

La demoiselle entre en scène et commence à danser, sur des notes jouées au piano.

Le concours se passe en deux temps, la variation imposée d’abord, puis la variation libre. La première est travaillée pendant plusieurs mois en classe et elle ne permet pas vraiment de départager les concurrentes. En revanche, la seconde est choisie par chacune et révèle mieux leur personnalité. Forsythe, Balanchine, Béjart, Lifar, Noureev, Robbins, Petit… Les styles sont très différents et chaque danseuse porte le costume original du ballet. C’est un plaisir pour les yeux.

Un condensé de stress

J’ai assisté aux passages des Coryphées et des Sujets, la tension était tangible.

Je crois que je suis presque trop sensible pour ce genre d’événement : à chaque faux pas, à chaque déséquilibre, je sentais les larmes me venir aux yeux. Terrible. D’autant qu’à la pause, une jeune fille s’est effondrée en larme à côté de moi, car elle venait d’apprendre qu’elle n’avait été ni promue ni classée à l’issue du concours de la matinée (la faute à un vote blanc, apparemment stupide et regrettable).

Respiiiiiire...
Respiiiiiire…

Tant de passion, d’investissement, de pression et d’espoir concentrés en quelques heures dans ce lieu qui devrait être le temple de l’art. A la fin de chaque passage, interdiction d’applaudir, les danseuses sortent de scène dans le silence le plus total. Quelques loupiotes s’éclairent au dessus des tables des membres du jury, ils griffonnent leurs impressions, échangent parfois un ou deux mots et la suivante entre en scène.

Mes coups de coeur

  • Héloïse Bourdon
Héloïse Bourdon par Jim Lafferty
Héloïse Bourdon par Jim Lafferty

Dans la variation libre, elle a choisi un passage des Mirages de Lifar, que je ne connaissais pas. Elle était très impressionnante, une véritable étoile. Techniquement son passage m’a parut parfait, mais elle allait bien au delà. Elle a interprété une forme de folie hagarde, dans un long costume austère, brun et noir en voile. Je ne sais pas pourquoi, mais elle m’a un peu évoqué Nicole Kidman dans Dogville ou dans un autre de ses rôles sombres. Elle était très belle et même si elle n’a pas été l’élue pour cette fois, je crois que le public n’a pas été indifférent à sa présence (ni à ses incroyables bras).

Agnes Letestu dans Les Mirages de Serge Lifar
  • Bakhti III

Interprétée par Marion Barbeau, cette variation de Béjart m’a beaucoup plu. Je ne connaissais pas non plus ce ballet, mais cela m’a donné envie d’en voir plus. Mademoiselle Barbeau portait un grand académique rouge, qui enveloppait aussi ses pointes et, sur une musique Indienne, mêlait danse contemporaine et Bharatanatyam. En un mot, tout ce que j’aime. J’ai trouvé son interprétation très assurée et énergique.

Sylvie Guillem dans Bhakti, Maurice Béjart
Les jambes de Sylvie Guillem dans Bhakti, Maurice Béjart
  • Les costumes en mousseline de soie

A chaque variation de « The four seasons » de Robbins, les danseuses portaient de magnifiques robes pastels près du corps et d’une fluidité magique. Je me voyais déjà dedans, l’en-dehors et le cou-de-pieds en moins…

Leonore Baulac, The Four seasons
Leonore Baulac, The Four seasons

Le verdict

Je dois avouer que, victime d’une quinte de toux, j’ai raté le passage de Laura Hecquet qui a été promue Première Danseuse. Je ne peux donc pas juger, mais si je ne la compte pas, je donne ma préférence à Héloïse Bourdon ou Sae Eun Park (comment résister à la variation de Nikiya de l’acte II de La Bayadère?).
Pour les Coryphées, bravo aux deux promues, Hannah O’neill et Léonore Baulac. J’ai aimé leurs prestations. J’ai aussi aimé le passage de Fanny Gorse dans « Dances at a Gathering » de Robbins, c’était pétillant, joyeux et enthousiasmant.

Il y aurait encore tant de chose à dire de cet après-midi, mais mes compétences de critique de danse s’arrêtent là je le crains et je ne voudrais pas ennuyer mon lectorat non dansant avec de plus longues élucubrations.

>>> Pour les plus dansants d’entre vous, je ne peux que vous conseiller de lire les comptes rendus de l’excellent blog Danses avec la Plume.

Bravo encore à toutes les danseuses, promues ou non, vous faites partie d’un Olympe incroyable. Faites-vous plaisir en dansant et continuez de nous enchanter !

Kent Walmer, Summer school students of Miss Margaret Morris rehearse on the beach, 21 Aug 1934

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5 commentaires

      1. Pour y assister il faut avoir une invitation, en d’autres termes il faut que quelqu’un de l’Opéra t’y invite. Après, si le jour du concours tu attends sur les marches en disant que tu souhaiterais une invitation, va savoir, peut-être que quelqu’un t’en donnera une ?

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