Rencontre avec Léonore Baulac, danseuse étoile de l’Opéra de Paris

Au début de l’année, j’ai proposé au China Daily (magazine pour lequel j’écris depuis quelques mois, cf. « écrire pour Hong Kong ») d’interviewer Léonore Baulac, la jeune danseuse étoile de l’Opéra de Paris, âgée de 27 ans. La rédaction était partante et notre étoile aussi : j’étais ravie. J’ai retrouvé Léonore Baulac un samedi après-midi, dans un salon de thé du 9ème arrondissement…

Comme je me suis dit que cet entretien pourrait vous intéresser, je le partage ici en français (le lien vers l’interview publiée à Hong Kong est en bas de page). En route pour les étoiles !

Léonore Baulac en Juliette
Léonore Baulac dans le costume de Juliette, l’un de ses rôles préférés. Photo de James Bort

Bonjour Léonore, vous avez été nommée danseuse étoile le 31 décembre 2016, à l’issue de la représentation du Lac des Cygnes. Est-ce que vous aviez toujours rêvé de devenir danseuse étoile ?

Oui ! J’ai commencé la dance à 4 ans et quand j’ai eu 11 ans j’ai participé à un concours dans le jury duquel se trouvait José Martinez, mon danseur préféré. J’avais même des posters de lui dans ma chambre ! J’ai eu la médaille d’or et à partir de ce jour là j’ai rêvé de devenir danseuse étoile pour pouvoir danser avec lui.

Le milieu de la danse a souvent l’image d’un univers difficile et impitoyable, est-ce mérité ?

Quand on s’implique vraiment dans la danse, c’est clair qu’on a pas la même adolescence que tout le monde. Personnellement je ne sortais pas beaucoup… Mais je n’ai pas vécu ça comme un sacrifice, c’était mon choix.
Et concernant le cliché sur la mauvaise ambiance dans les écoles de danse, je ne suis pas sûre que cela soit dû à la danse en elle même.

Imaginez des dizaines de fillettes de 8 ans mises ensemble dans la même pièce : qu’elles dansent ou non, c’est forcément un peu explosif, à cet âge là on n’est pas toujours tendre…

Chipie, vraiment ? Difficile d’y croire ! Photo prise par la maman de Léonore

Le soir où vous avez été nommée étoile, qu’avez-vous resenti quand Aurélie Dupont (la Directrice de la danse de l’Opéra) et Stéphane Lissner (le Directeur de l’Opéra) sont montés sur scène ?

C’était fou ! Bien sûr je savais qu’il y avait des circonstances favorables à ma nommination : c’était ma prise de rôle d’Odile/Odette dans le Lac des cygnes, un rôle de soliste que je dansais avec Germain Louvet (lui même nommé danseur étoile quelques jours avant) et c’était le soir du Réveillon. Mais pendant la soirée j’étais surtout concentrée pour danser le mieux possible. Je ne pensais pas vraiment à une possible promotion. De toute façon ce n’est pas un bon état d’esprit pour danser que de penser « si je ne danse pas assez bien ce soir je ne serai pas promue ». Déjà on ne sait jamais ce qu’il va se passer et ensuite il vaut mieux se dire que ça n’arrivera pas sinon c’est trop de stress !

Mais quand je les ai vus monter sur scène à la fin du Lac, je me suis dit : ok, ils sont là pour moi, profite bien du moment, ça n’arrive qu’une fois !

C’était vraiment très étrange, j’étais seule devant 3 000 personnes, j’ai salué au moins 12 fois le public. C’etait incroyable !
Avant, à chaque fois que je regardais l’heure et qu’il était 11h11 ou 22h22, je faisais le vœux de devenir étoile. Maintenant que c’est fait j’ai du passer à autre chose, je souhaite la paix dans le monde !

Léonore Baulac en cygne blanc
La belle Léonore en Cygne blanc. Photo : Svetlana Loboff

Quel répertoire aimeriez-vous explorer au cours des prochaines années ?

J’aime raconter des histoires quand je danse, jouer un rôle et transporter le public dans un univers différent. J’aimerais beaucoup danser le Sacre du Printemps de Pina Bausch. Ça doit être une expérience géniale et très différente. La première fois que j’ai vu ce ballet j’ai eu un choc : les danseurs sont pieds nus, couverts de terre, on les entends souffler depuis le public. Il y a une dimension collective vraiment intéressante dans ce ballet.
Sinon, dans le répertoire classique, j’aime les histoires d’amour dramatiques. J’ai adoré danser Juliette dans Roméo et Juliette et les costumes sont très beaux. J’aimerais aussi danser Oneguine, Manon ou Giselle. Il y a cette scène de la folie dans Giselle qui a l’air incroyable à interpréter.

Est-ce que devenir étoile change beaucoup de chose dans la vie d’une danseuse ?

Il y a quelques années, je travaillais sur le Casse Noisette avec Germain Louvet et c’était mon premier rôle de soliste. Je me souviens qu’Aurélie Dupond qui nous faisait alors répéter nous avait dit :

Un jour vous serez danseurs étoiles, c’est comme ça, que vous le vouliez ou non ça arrivera et vous devez vous y préparer parce que ce n’est pas un rôle facile.

Léonore Baulac danse le Casse-Noisette
Léonore Baulac en Clara, dans le Casse-Noisette. Photo : Sébastien Mathe

Elle avait raison ! Quand le public vient voir une étoile, il s’attend à quelque chose d’exceptionnel et vous devez lui donner ça, même si vous n’êtes pas au top ce jour là. Dans le corps de ballet on peut toujours se cacher dans l’ensemble des danseurs, mais là il n’y a personne devant vous. Et puis il y a plein de petites choses à gérer dont on ne se rend pas forcément compte quand on est dans le public ou même dans le corps de ballet. Je me souviens quand je dansais Clara dans le Casse-Noisette, le cou du Casse-Noisette s’était cassé. J’ai passé la moitié du ballet à le maintenir sur son buste… À un moment il y a une danse féerique avec la poupée et c’était un peu stressant : si la tête tombait en plein milieu le ballet se serait transformé en film d’horreur ! Devenir étoile c’est aussi apprendre à faire face à tous ces imprévus.

Si vous étiez un pas de danse, lequel seriez-vous ?

Un saut !

Il faut de l’énergie pour sauter. D’où tirez-vous la vôtre, qu’est-ce qui vous fait danser ?

La musique !

Quand j’étais petite, je mettais mes tubes à fond dans le salon : les danses hongroises de Brahms et les Nocturnes de Chopin et je dansais des heures.

Aujourd’hui c’est pareil : mes ballets préférés sont ceux dont j’aime le plus la musique, comme le Sacre du Printemps d’Igor Stravinski. La chorégraphie de Pina Bausch met vraiment en mouvement ce que j’entends.
Mais j’écoute aussi du jazz, du charleston, du swing…

Léonore Baulac et François Alu en plein envol
En vol, sous l’objectif de Julien Benhamou et au dessus de François Alu.

Faufilons-nous en coulisse… Quel est votre secret pour vous détendre ?

J’aime les massages. Je m’en offre régulièrement et puis c’est presque un devoir professionnel pour un danseur…

Maintenant que vous êtes danseuse étoile, vous allez avoir votre propre loge. Qu’est-ce que l’on pourra y trouver ?

Plein de choses à manger ! Des barres de céréales et des amandes dans tous les tiroirs ! Entre les répétitions et les cours, on a pas toujours le temps de faire des vrais repas alors c’est vraiment super important d’avoir des snacks à portée de main. Souvent les gens s’imaginent que les danseurs ne mangent rien. Je fais très attention à ce que je mange dans le sens où je prends garde de manger assez et de tout. Les régimes sans protéine, sans glucide ou sans gras sont une catastrophe quand on doit danser 8 heures par jour.

J’aimerais dire aux jeunes danseurs que s’ils veulent avoir une longue et belle carrière ils doivent manger correctement, sinon c’est la blessure assurée.

L’anorexie c’est vraiment un fléau dans le monde de la danse. Il suffit qu’une fille perde du poids dans une classe, pour une raison x ou y, pour que toutes les autres esayent de s’aligner. J’ai vu beaucoup de dégâts autour de moi à cause de ça, c’est un vrai gâchis.

Voilà un sage message, pour tout le monde, danseur ou non !
La façon de bouger des danseurs est vraiment fascinante pour nous autres non danseur. Comment définiriez-vous l’élégance ?

Sur scène, c’est l’art de trouver le juste dosage entre la technique et l’expression artistique. Et c’est un peu pareil à la ville, l’élégance c’est toujours une question d’équilibre. Je pense que le plus important c’est d’être beau pour soi et non pour plaire à quelqu’un d’autre. J’ai remarqué que dès qu’on essayait d’en faire trop ça se voyait et c’était raté. La politesse fait aussi partie de l’élégance selon moi.

Léonore Baulac égérie Merlet
Quelles jambes ! Pas étonnant que Léonore soit l’égérie de Merlet.

Un conseil à nous donner pour une démarche de danseur ?

La base : garder son dos droit, détendre et baisser ses épaules, allonger son cou et sa nuque.

Merci Léonore ! Quel ballet vous nous conseilleriez de voir cette année à l’Opéra ?

Don Quichotte: c’est un ballet vraiment plaisant et vivant, pas du tout élitiste.

Et si on veut vous lancer des fleurs sur scène, une préférence ?

Ah c’est gentil ! J’aime beaucoup les fleurs de printemps comme les frésias ou les pivoines. Merci !

Merci à vous Léonore pour cet échange et à très vite à Garnier ou Bastille !

Retrouvez l’interview en anglais ici et ci-dessous.

Avant de quitter le café, j’ai pris la jeune étoile en photo avec mon appareil argentique. Je ne suis pas encore tout à fait au point pour devenir la photographe officielle de l’Opéra, mais ça me fait un beau souvenir !

Léonore Baulac, danseuse étoile de l'Opéra de Paris
Clair obscur argentique

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2 commentaires

  1. Léonore Baulac est ma danseuse préférée. Son parcours, sa ténacité, sa passion et sa sincérité m’ont toujours inspiré. Moi même danseuse mais malheureusement pas à son niveau, je rêve de la rencontrer et de pouvoir parler danse avec elle, pour qu’elle me donne des conseils. Cet article est néanmoins très intéressant et enrichassant pour les personnes qui ne connaissent pas son chemin parcouru pour arriver au titre de Danseuse Étoile.

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