Le réveil de Daphné : retour sur la création de mon nouveau numéro

Cet été au festival d’Avignon, j’ai présenté mon nouveau numéro « Le réveil de Daphné ». Il ouvrait chaque soir le spectacle Supernature du Cabaret Burlesque. Comme à titre personnel j’aime bien découvrir les coulisses d’une création et les différentes étapes qui la constituent, je me suis dit que ça pourrait peut-être vous intéresser de suivre, à posteriori, la naissance et le cheminement créatif de ce nouvel effeuillage.

Voici le sommaire cliquable de cet article fleuve :

Comme une envie d’antiquité

En décembre dernier, ma copine effeuilleuse et costumière Sayuri Gei me parlait d’une création qu’elle devait réaliser autour de la pièce de théâtre d’Aristophane Lysistrata. Nous avions alors parlé guerre des sexes, Grèce antique, drapés et éphèbes… Quelques jours plus tard, je repensais à notre conversation et je me disais, l’antiquité, voila qui m’inspire bien moi aussi. Je me suis replongée dans la mythologie et j’ai fait défiler les stars du Panthéon. Entre deux aventures d’Ulysse et la naissance épique d’Athéna, je me suis souvenue de la nymphe Daphné et de sa métamorphose en laurier.

Daphné, poursuivie par Apollon

Daphné, de la femme au laurier

Dans les métamorphoses d’Ovide, la nymphe Daphné est pourchassée par Apollon qui en est fou amoureux. Or, en fidèle adoratrice de Diane, elle souhaite rester vierge à jamais et courrir dans les bois en solitaire jusqu’à la fin de ses jours.

Alors qu’Apollon insiste et la pourchasse, elle repousse en vain ses avances et le fuit dans une course effrénée. Épuisée, elle s’effondre au bord du fleuve Pénée. Elle appelle à l’aide son père – qui n’est autre que le dieu de ce fleuve- et le supplie de tenir sa promesse : il s’était à contre cœur engagé à la préserver de toute union. Pour la sauver des assauts d’Apollon déchaîné, le Padre a la bonne idée de la transformer en laurier. Daphné sent soudainement ses jambes prendre racine, son corps se rigidifier et se transformer en tronc. Ses bras se dressent en branches et des feuilles lui poussent au bout des doigts et dans sa chevelure. Quand Apollon arrive, il est trop tard, sa nymphe chérie a perdu son apparence humaine. Il se jette à ses pieds le cœur brisé, il en coupe une branche et s’en fait une couronne. Le laurier devient son arbre fétiche, symbole de triomphe, de chants et de poésie.

La sublime statue du Bernin, à Rome

J’ai toujours aimé cette légende. Féminité, amour non partagé, nature, métamorphose : autant de sujets inspirants. Sans parler de la statue du Bernin exposée à la villa Borghèse qui est une véritable merveille.

Le réveil de Daphné

Mais comment rendre la métamorphose de Daphné sur scène, une danse burlesque consistant plutôt à s’effeuiller qu’à se recouvrir de branches ? Je me suis alors dit que je pourrais inventer une suite à ce mythe. Si Daphné se réveillait et brisait le charme pour échapper à sa condition de plante verte ? Si elle redevenait femme ? Je pourrais commencer sur scène en laurier, dans la position de la statue du Bernin et sortir progressivement de mon état végétal/tatif pour retrouver mon humanité.

L’idée me plaisait et me semblait bien plus faisable. J’imaginais un costume rigide, fait d’écorce et de branches, duquel je sortirais comme d’un carcan. Dessous, j’aurais des tuniques grecques et j’apparaitrais telle un Tanagra.

Quelque chose dans ce goût là, en toute simplicité

En rêvant à ces visions antiques, j’ai pensé à Isadora Duncan dansant dans le théâtre de Dionysos au pied de l’Acropole. J’avais adoré l’exposition qui lui avait été consacrée en 2010 au musée Bourdelle où on la voyait danser pieds nus, sans corset, enveloppée de légers voiles. Pourquoi ne pas imaginer une danse de libération inspirée par ses mouvements ? Cela me semblait d’autant plus intéressant qu’Isadora s’était énormément inspirée de la Grèce antique et qu’elle avait consacré son art à sortir le corps et ses mouvements de leur carcan. Je commençais à sentir un véritable enthousiasme à l’idée de ce numéro.

Isadora Duncan dansant au théâtre de Dionysos

Le soir du 31 décembre, après avoir dansé avec le Cabaret Burlesque à Lyon, j’ai parlé de ce projet à Valentina Del Pearls qui m’a dit : « Fonce, le thème de cette année à Avignon c’est Supernature ! Un arbre sur scène c’est parfait ! » Bien sûr, j’ai encore un peu hésité : est-ce que je pourrais faire quelque chose qui me plaise avec toutes ces idées et qui rencontre l’intérêt du public ? (Car oui, public, je pense à vous).

Ici l’interprétation très personnelle du réveil de Daphné par ma copine Zélie Dethorey

Mais malgré mes doutes, l’enthousiasme subsistait. Au même moment mon copain La Machine me faisait découvrir Ty Segall et son titre « what’s in my head ». Cette musique m’obsédait et aussi éloignée qu’elle puisse sembler de l’univers antique, j’avais envie de danser dessus. Je trouvais que son côté psychédélique aurait pu plaire à Isadora Duncan, déjà bien hippie pour son époque. J’ai acheté deux coupons de mousseline de soie, je m’en suis enveloppée, j’ai imaginé que j’avais les bras plein de feuilles de laurier et c’était parti !

Sur les pas d’Isadora Duncan

Isadora Ducan et ses filles adoptives, les « Idadorables »

J’ai regardé s’il existait des cours de danse Isadora Duncan à Paris et miracle, il y en avait un, celui d’Amy Swanson, dans la très belle salle du Regard du Cygne.

En y allant pour la première fois, je ne savais absolument pas à quoi m’attendre, mais j’imaginais vaguement une ambiance un peu mystique. Je dois dire que ce que j’ai vu et expérimenté a dépassé mes attentes. Pour ceux qui ne connaissent pas le Regard du Cygne, imaginez un passage pavé plein de feuillages, caché derrière une grande porte cochère au sommet de la colline de Belleville. En entrant dans le corridor, j’ai vu une femme d’une soixantaine d’années, lumineuse, aux cheveux argentés, vêtue d’une tunique blanche et d’un voile mauve. Avec un accent américain elle me dit : »Alors c’est toi qui vient pour découvrir ? » « Oui c’est ça ». J’ai préféré ne pas lui expliquer tout de suite que derrière le terme « découvrir » se cachait un projet d’effeuillage burlesque et que mes voiles n’allaient pas rester longtemps en place…

Les cinq autres élèves sont arrivées peu à peu et quand nous fûmes au complet, chacune dans sa tunique (sauf moi qui portait un improbable justaucorps), nous nous sommes mises en cercle. Amy a lancé le concerto pour violon de Brahms et a commencé l’échauffement sans pronnoncer un mot. Nous nous sommes mises à tourner en levant les bras au ciel et en nous regardant par moment. « Laissez tomber le sacrum dans le sol », « lancez le plexus au ciel », « offrez votre sein plein de lait »… Telles étaients les indications données de temps à autre par Amy. Nous tournoyions de plus belle au son des cordes et des bruits de craquement de bateau rajoutés sur concerto de Johannes. Puis, toujours sans un mot, Amy nous a montré les mouvements à faire en diagonale, d’étonnants sauts de bacchante, des ports de bras de nymphe émue, des élans de satyre. J’ai alors compris que j’étais vraiment arrivée au bon endroit pour trouver toute la matière nécessaire à mon futur numéro. À la fin du cours, nous avons dansé l’une des chorégraphies du répertoire d’Isadora Duncan appartenant à la suite des valses de Brahms, dédiée aux différentes facettes de l’amour. Ici la vase rendant hommage à l’amour maternel, d’autant plus touchante lorsque l’on sait qu’Isadora a perdu ses deux jeunes enfants dans un accident :

Et à 0:48 secondes, vous pouvez voir Isadora danser, c’est la seule vidéo d’elle qui existe :

With a little help from my friends

J’ai donc suivi les cours d’Amy pendant 6 mois et regardé des heures de vidéos de Duncanniennes pour tenter d’imiter dans mon salon leurs mouvements et de développer mon vocabulaire. Ici, une tentative assez drôle d’incorporation du style Duncan, sur la plage :

Et puis en juin, quand j’ai pu finalement montrer quelque chose, j’ai appelé à l’aide mes muses, j’ai nommé les talentueux Soa de Muse, Maud Amour, et le Vicomte Harbourg. Qu’il est précieux d’avoir des regards extérieurs quand on travaille principalement seul ! C’était d’autant plus intéressant que ces muses ont des énergies bien différentes de la mienne et m’ont poussée à explorer des zones où je me sens naturellement moins confortable. Je dois d’ailleurs à Soa la bonne idée de commencer mon numéro avec un seul bras enbranché et non deux : garder un bras nu était en effet plus scénique et au combien plus pratique pour la suite… Alors merci encore pour votre aide ! Merci aussi à Amy Swanson et à mes camarades du cours qui m’ont si généreusement fait part de leur expérience et érudition sur Isadora. Merci à Baptiste Bohelay et à La Machine pour le montage musical, et enfin merci à tous mes autres amis qui de près ou de loin m’ont fait part de leurs idées, remarques ou m’ont tout simplement écoutée, avec un air suffisamment confiant pour que je poursuive le projet.

Isadora Duncan dessinée par Antoine Bourdelle
Dans mes tuniques sur la scène du Rouge Gorge, Avignon

Dans l’atelier de  Maxime Blotin

Et que serait un nouveau numéro sans un nouveau costume ? Pour réaliser ce projet mythologique et végétal, j’ai fait appel aux ciseaux et aux aiguillées expertes du jeune Maxime Blotin.

Tout a commencé par la confection d’un solide corset. Il se devait d’être long et très rigide mais néanmoins féminin pour rappeler l’écorce de bois. Maxime a beaucoup creusé sa taille et rajouté de la mousse sous les hanches pour accentuer sa ligne et nous avons trouvé une belle soie sauvage, entre le chair et le bronze :

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https://www.instagram.com/p/BkHu3kzledw/?taken-by=maxime.blotin

Pour ce qui est de la silhouette générale, j’avais envie de tendre vers celles des Gibson girls, idéaux féminins de la belle époque, mi-femmes mi-fleurs, donc déjà végétales et qui plus est, contemporaines d’Isadora Duncan :

J’ai bien aimé le moment ou Maxime a attrapé un grand tissu blanc pour le draper sur le corset, tout de suite, ça avait de l’allure : Restait à trouver les bons tissus. Ceux qui ont déjà fait des costumes savent bien combien il peut être difficile de trouver les bonnes couleurs dans les matières adaptées. Ce jour là nous avions mis la main sur un satin de soie au vert enchanteur. De mémoire il s’agissait d’un coupon de chez Lanvin. Comment résister ?

Et voici les charmantes fées de Maxime à l’œuvre sur le costume :

Un grand merci à mon amie Sorrel qui m’a offert cette branche de laurier

Il aura donc fallu 7 mois de gestation pour mettre sur scène ce nouveau numéro. Je n’ai pas encore de belle vidéo à vous montrer, mais, un peu à la façon de la fugace captation d’époque d’Isadora Duncan, je peux vous offrir ce gif :

https://www.instagram.com/p/BlWIXV1AEsn/?utm_source=ig_web_button_share_sheet

Je finis cet article avec cette photo de famille prise lors de la dernière de Supernature à Avignon. Et je vous donne rendez-vous très vite sur les planches pour voir le réveil de Daphné en vrai !

https://www.instagram.com/p/Bl71y-3BuDN/?taken-by=sucre_dorge_burlesque

8 commentaires

  1. Bonjour Sucre d Orge,

    Une très belle idée d allier deux mondes très éloignés et qui grâce à votre sensibilité vont nous plonger dans un nouveau spectacle de rêves.

    Avec toute mon admiration

    Lea Delanuit

  2. Salut !!
    Effectivement, j’ai bcps aimé lire et découvrir le projet dès sa naissance. La passion et la poésie avec laquelle tu en parles donne vraiment envie de le voir sur scène. J’espère en avoir l’occasion un jour.
    Merci, amuse toi bien et j’espère à très vite.

  3. Merci pour ce très bel article. C’est super intéressant de pouvoir lire / voir comment naît un numéro! Et j’espère bientôt pouvoir le voir!

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