Interview avec Serge Lutens

Lorsque j’écrivais pour l’édition Hongkongaise du China Daily, j’ai eu l’idée d’interviewer Serge Lutens. L’objectif était double: en savoir davantage sur mon parfumeur préféré et m’épargner de longues heures de recherche sur un sujet « sec ». Je me disais qu’il me suffirait de trouver les bonnes questions et de traduire les réponses pour avoir mon article, et que je gagnerais ainsi beaucoup de temps.  Cruelle erreur. J’ai passé des jours entiers à formuler la conduite de l’entretien, pour ne pas trop être dans la redite de la foultitude d’interviews existantes, et la phase de traduction fut une véritable épreuve. Le langage, un rien hermétique, de Monsieur Lutens se plie difficilement à l’art de la version. Bref, j’ai souffert, et j’ai fait aussi souffrir l’un de mes meilleurs amis et soutien inébranlable dans mes périples rédactionnels. Merci encore Aurélien !

Serge Lutens
Le parfumeur Serge Lutens à l’hôtel Ritz, à Paris.
Photo Francesco Brigida

Je partage aujourd’hui avec vous ce voyage olfactif et linguistique. Étrangement, en relisant l’entretien, je comprends mieux aujourd’hui certaines réponses qui m’échappaient alors. Les « notes de fond » commencent à se révéler…

La boutique Serge Lutens à Paris
La merveilleuse boutique du Palais Royal

Votre boutique, nichée sous les arcades du palais Royal, est un monde à part, qui donne autant à voir, à ressentir, qu’à sentir. Que dit-elle de son créateur à celui qui la découvre ?

Le Palais Royal fut conçu il y a 25 ans. Hors du marketing, c’était une vision personnelle. Comme vous le savez, il a fait école. L’obsession, l’amour, la passion et la création ne relèvent pas de l’actif mais du passif. On n’a pas le choix, ils nous agissent ; nous sommes sous leur pouvoir. Comment ceux qui pénètrent ce lieu le visualisent, je n’en ai aucune idée (ce moi d’alors n’est plus celui d’aujourd’hui). Cependant, de toute cette histoire, la seule chose que je revendique, c’est qu’elle fut l’amorce de la recherche de ma propre identité au travers du parfum et du monde arabe.

Serge Lutens et sa boutique parisienne

Qu’il s’agisse du Palais Royal, d’un Riad marocain, d’un laboratoire de parfumerie ou de vos précieux flacons de table, il s’agit d’espaces clos, autant de contenants d’intérieurs mystérieux. Quel est votre rapport à l’enceinte ?

Le même rapport que tout être à l’origine. La première enceinte est celle de l’enveloppe utérine ; c’est en elle qu’on germe. Ce que ressent la mère, ce qu’elle vit ou refuse de vivre va tellement influer sur la germination que nous en serons à jamais empreints. Peut-être est-ce cet enclos naturel que je reproduis, comme ce choix du Palais Royal dont on peut faire le tour en revenant en permanence sur ses pas ? Cela fait sans doute partie de mon histoire. Quant à la Maison que j’invente au Maroc, elle m’est aussi extérieure. Je suis celui qui regarde l’enceinte en constatant mon enfermement tel un prisonnier volontaire, heureux d’être en prison ; protégé mais dehors, contemplant la prison avec envie.

Serge Lutens dans son laboratoire Marocain
Monsieur Lutens à Marrakech

Le parfum, à même la peau, se situe à la frontière entre l’intérieur et l’extérieur. Il existe des parfums à sillage et d’autres qui constituent une garde rapprochée pour celui qui le porte. Dirigez-vous vos créations plutôt d’un côté que de l’autre ?

Le sillage provient toujours d’une personne à laquelle on remonte, un peu comme le sillage d’un bateau. C’est une cicatrice, une blessure invisible. Dans ce cas, considérez le parfum comme un pansement, la peau de l’air.

Par quoi commence la création d’un parfum ?
Par quoi finit-elle ? Comment savez-vous quand un parfum est achevé ?

Pourquoi tel nom, telle image, ou tel parfum s’imposeront ? J’imagine que lorsque Dostoïevski écrit « Crimes et châtiments », il n’a pas conscience de ce qui le meut. Freud l’explique mais je le résume en quelques mots : la mère est fine, lectrice assidue de poésie, elle initie Fédor à son monde, au leur. Le père est un homme violent, brutal qui fouette ses moujiks, se montre parfois terrible avec son épouse. Fédor le redoute mais lorsqu’il apprend que ces mêmes paysans que son père battait se sont révoltés et viennent de l’’assassiner, un court-circuit entre le souhait qu’il avait de voir cet homme disparaître et la révélation subite de la mort de cette figure, provoque cette première crise d’épilepsie en lui.
Souhaiter cela, c’était s’assassiner soi-même ! Dans toute grande œuvre, il y a culpabilité. Ce qu’on déteste, c’est une part de soi-même que l’on espère abolie mais qui en somme se réveille.

Serge Lutens au début de sa carrière
Monsieur Lutens dans sa première jeunesse

En mandarin, Hong Kong signifie le port aux parfums. Quelle(s) senteur(s) pourrait vous inspirer ce lieu ou ce nom ?
Mandarine Mandarin a-t-il un parfum de Chine ?

Chaque fois que j’ai voyagé et aimé l’atmosphère d’un pays, c’était plutôt pour y retrouver un repère. Chez moi, ils passent toujours par le féminin et sont donc très dépendants de l’image. Hong Kong fut un choc immédiat. J’aimais ces ruelles aux échoppes serrées, cette fébrilité, cette tension aux senteurs très proches du poison et de la séduction. Il m’arrivait de croiser ces femmes vêtues de pyjamas, qui à même la route armées de pioches, portaient des charges sur leurs épaules si menues qu’on les imaginait dépourvues d’os pour des arêtes. Une ligne articulée par des jambes ! Le visage était absent. Elles étaient coiffées de larges pailles circulaires d’où retombait un épais rideau noir occultant nos regards. Bien sûr, cela revêtait un aspect pratique mais j’y voyais l’expression même de ce que le grand couturier que j’espérais par instants concrétiser en moi, aurait pu formuler comme idéal. Endurance, fragilité et beauté ! Hong Kong, je l’ai rencontré par cette vision de la femme, cette rencontre avec moi-même.

Mandarine Mandarin, dans une édition limitée

« Mandarine Mandarin » n’est pas un parfum de Chine, mais le parfum de celui qui joue avec la Chine et l’écorce de mandarine, celui fasciné par le mandarin, langue hermétique et inconnue pour lui. « Nuit de cellophane » est en revanche un parfum dont l’élément premier, l’osmanthus de Chine – un jasmin mandariné – est très présent. Retrouver un parfum et un pays en une seule odeur était une idée de féminité et donc de moi-même vu qu’elle était incluse en moi. Elle n’est jamais extérieure, elle fait partie de ma racine, elle m’a pétri.

“Nous ne produisons jamais que ce qui nous manque” disiez-vous en 2007 dans une interview pour Le Point. Que vous manque-t-il aujourd’hui que vous pourriez créer demain ?

La création ne se convoque pas. C’est elle qui nous place au pied de nous-mêmes, au pied de notre mur, celui que nous devons franchir pour mieux nous découvrir. Ce qu’il me manque, c’est d’aller plus avant. Mon enfance c’est le dos au mur que je l’ai passée. C’est en me retournant sur lui qu’un présent est envisageable. En synthèse, ce qu’il me manque c’est le pourquoi d’aujourd’hui par la réponse d’hier.

Vous êtes connu pour votre sens de la formule, tant olfactive que poétique : les mots occupent une place de choix dans votre univers. Quel pouvoir leurs conférez-vous ?

Les mots sont un matériau de la même façon que les matières premières le sont pour les parfums. Ils sont enracinés dans notre vécu passé. L’accord, la conversion des mots peut vous réveiller de dix ans de somnolence. C’est comme un électrochoc. Cependant, cela ne peut pas tenir d’un système au risque d’être un faussaire. C’est ce bouleversement poétique qui nous fait tenir debout.
Chacune de mes créations possède son histoire associée à des émotions, un vécu. Cette rencontre peut vous paraître banale, anodine mais elle a toujours quelque chose à nous dire. Le cas échéant, on ne s’y arrêterait pas. Ce premier pas chaussera nos empreintes par les pas suivants. La création étant aussi un viol, cela descend dans nos labyrinthes les plus sombres, les plus cruels. Cela doit être accepté, se transformer en douleur et par elle, éventuellement en plaisir. Chaque nom est une évocation. Je ne peux en évoquer une en particulier, cela est trop riche ! Par ailleurs, étant depuis descendu encore plus bas que lors de mes anciennes créations, mon interprétation, mon ressenti n’aurait plus rien à voir avec la genèse du parfum évoqué.

Je ne m’exprime que dans une langue, le français. Je n’en ai pas encore le contrôle total malgré toutes ces années d’exercice derrière moi. On ne peut traduire qu’un sentiment, non un nom ou alors il faudrait quelqu’un qui est un esprit tellement pénétrable…je ne pense pas que ça puisse être vraiment possible. Cela ne viendrait pas vraiment du mot mais de son ambiance, son rythme, ses syllabes, l’essence même du choix des mots, leur signifiance…etc.

Je ne connais pas encore le jour où vous pourrez me lire plus longuement. Je n’en suis pas le propriétaire. Je sais juste que quelque chose se prépare, une tension venant d’une émotion encore balbutiante. Le jeune garçon de 14 ans que j’étais alors ayant quitté l’école pour un monde inconnu, avait abandonné toute relation aux mots pour rentrer dans l’affrontement physique et reconnaître les femmes dans son propre miroir.

Discutons si vous le voulez bien de votre rapport à l’art. Vous avez fait de magnifiques photos pour Shiseido, Dior et des magazines de mode. Pratiquez-vous toujours la photographie ?

La photographie, c’était une façon de fixer ce qui avait cheminé par le maquillage, la coiffure. C’était un processus, une façon de retenir et bloquer l’image…l’avoir aussi ; la possession est un acte très fort dans l’image, c’est profondément érotique. J’étais possédé, enchanté. Si l’on me considérait comme enchanteur, c’est que moi-même j’avais été enchanté. Les mots n’ont pas remplacé l’image. L’image ne permet pas de dépasser l’aspect, les mots oui. Le parfum est un pont tendu entre l’image et les mots. Il y a cette impalpable émotion qui n’est pas décrite encore. Si je reprenais la photo ou le cinéma – ce qui n’est pas impossible – ce serait cette fois-ci enrichi des mots.

Serges Lutens pour Shiseido
Pour Shiseido

Dans les visuels que vous avez réalisés pour Shiseido, l’influence japonaise se fait sentir. Mais on peut y voir d’autres références picturales comme les silhouettes de René Gruau, les visages aux grand yeux et aux fines lèvres de Modigliani, des symboles chers à Erté et même des accents constructivistes. Considérez-vous le maquillage comme un art pictural ? La collection de maquillage que vous avez lancée est-elle inspirée par la peinture ?

L’inspiration ne peut s’orienter sur une direction donnée. On naît d’un tout. Ce « tout » rayonne, c’est un ensemble. Le maquillage n’est pas un art mais un moyen de révéler cette facette du jour de nous-même. Il existe des moments de maquillage où l’on voudrait éviter d’être l’objet des regards et même s’éviter. On appellera cela le maquillage politesse. A l’inverse, il existe aussi un maquillage fait pour se démontrer. Il se pourvoit d’audace, désir sortir de nous-même ce personnage qui est au secret et étouffé depuis trop longtemps.
Contrairement aux idées reçues, ces femmes blanches sont nées en Chine trois siècles avant l’ère d’Heian au Japon. Cette immobilité blanche était fixée par le maquillage. Le moindre geste se produisant dans cette immobilité devait être d’autant plus fascinant qu’improbable. Cette combinaison « terrible et magnifique » ne peut être dissociée du maquillage.

Le parfum et la musique partagent un certain vocabulaire (note, harmonie, accord), quelle place occupe la musique dans votre vie ? Joue-t-elle un rôle dans votre inspiration ?

Sans être mélomane, j’ai l’oreille musicienne. Chaque accord, chaque torsion du langage musical m’est familier. A vrai dire, je ressens plus que je n’écoute. Il n’y a pas de paroi étanche et s’il y en a, elle disparait, se laisse pénétrer. Quel véhicule étonnant n’est-ce pas ? Cependant, il n’y a pas de rapport avec l’inspiration. C’est un lien, une accroche, un fil conducteur.

Pour finir, revenons à l’art de porter les parfums. Est-il possible d’offrir un parfum à quelqu’un ou est-ce un choix qui doit rester personnel ?

Il y a un risque dans tout acte, y compris celui de tomber juste et révéler chez l’autre ce qu’il n’a pas encore perçu.

Peut-on changer de jus comme de chemise ou défendez-vous plutôt la fidélité à un parfum ?

Sinon la fidélité à soi-même ou à une idée de passage, ce soi c’est un passage à l’autre puisque selon le Coran, nous aurions 42 visages ; ce à quoi j’adhère totalement : « Je » est nombreux.

Les parfums Serge Lutens
Quelques parfums du maître

Je crois que vous aimez Huysmans et son roman À rebours. Mis en perspective avec votre goût pour le mystère, le noir et les symboles astrologiques, cela m’évoque l’ésotérisme fin 19ème. Si vous étiez une (ou deux) cartes de tarot, laquelle / lesquelles seriez-vous ?

La mort.

Serge Lutens et le tarot de Marseille

Pour finir, je ne peux que vous encourager à vous rendre dans la très belle et mystérieuse boutique de Serge Lutens au Palais Royal. En attendant, vous pouvez toujours vous balader sur le site internet de la maison : sergelutens.com. Et pour en savoir plus sur mon aventure journalistique Hongkongaise, c’est par ici.

L’article en anglais pour le China Daily est disponible sur leur site.

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